Il avait fallu près de six heures, jeudi, pour simplement survivre à Doonbeg. Vingt-quatre heures plus tard, Shane Lowry n’avait besoin que de 62 coups pour transformer l’Irish Open en une affaire presque personnelle. Neuf birdies, un seul bogey, un aller couvert en 30 coups et un nouveau record du parcours : l’Irlandais a signé vendredi la carte du tournoi jusqu’ici et pris seul les commandes de l’Amgen Irish Open avec un total de -11 après 36 trous.
Mais réduire ce deuxième tour à un festival de birdies serait passer à côté de ce qu’il raconte vraiment. Car en l’espace d’une journée, Trump International Golf Links & Hotel, à Doonbeg, a pratiquement changé de sport. Le jeudi avait ressemblé à ce que le links irlandais peut produire de plus brutal : vent violent, attente interminable, joueurs refroidis entre deux coups et parties approchant les six heures. Vendredi, le vent est tombé, le soleil est apparu et les scores se sont effondrés.
Jacob Skov Olesen, auteur d’un 64 qui l’a porté à -8, a résumé la transformation en deux mots : « night and day », le jour et la nuit.Et personne n’en a davantage profité que Lowry.
De six heures de combat à une avalanche de birdies
La veille, Lowry avait pourtant déjà réalisé une petite performance passée presque inaperçue : rendre 67 (-3) dans les conditions les plus difficiles de la journée. Le chiffre prend davantage de valeur lorsqu’on écoute les joueurs raconter leur jeudi. Rory McIlroy expliquait avoir dû frapper un plein fer 7 depuis 138 yards — environ 126 mètres — alors qu’il estime normalement porter ce club autour de 190 yards, soit près de 174 mètres. Une différence de plus de 45 mètres provoquée par le vent. Lowry avait vécu une autre forme d’épreuve.
« Nous avons frappé deux vrais coups en une heure », racontait-il après son premier tour. Au huitième départ, son groupe jouait depuis déjà environ trois heures. « C’est physiquement assez éprouvant quand vous restez debout aussi longtemps. »
Sa carte de 67 était donc peut-être aussi importante que son spectaculaire 62 du lendemain. Car vendredi, lorsque la fenêtre s’est ouverte, Lowry partait déjà de -3. Et il n’a pas attendu longtemps. Après deux premiers trous sans birdie, il a attaqué au 3. Puis au 4. Puis au 5.
Trois birdies consécutifs. Il en ajoute un au 7, puis au 8 et au 9. Six birdies sur les sept derniers trous de son aller : 30 coups. À cet instant, quelque chose d’assez rare commence à circuler autour du parcours : la possibilité d’un 59.
Pendant quelques minutes, le 59 devient imaginable
Lowry ne ralentit pas après le turn. Birdie au 11. Birdie au 12. Après douze trous, il évolue à huit sous le par sur sa journée. Sur ce par 70, un retour en 29 lui aurait permis d’inscrire 59 sur sa carte. Le scénario cesse d’être totalement fantaisiste. Mais le golf possède une étrange capacité à interrompre les histoires que l’on commence à écrire trop tôt. Au 13, Lowry se retrouve à une vingtaine de pieds du trou, soit environ six mètres. Trois putts plus tard, le premier bogey de sa journée apparaît sur la carte.
La chasse au 59 est pratiquement terminée. Ce qui suit est peut-être plus intéressant que le record lui-même. Lowry ne s’effondre pas. Il reprend un birdie au 15, puis enchaîne trois pars pour terminer. Huit sous le par. Neuf birdies. Un bogey. Et 129 coups après deux tours. C’est le nouveau record de Doonbeg et seulement le quatrième 62 de la carrière de Lowry sur le DP World Tour.
« Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusé sur un parcours de golf », reconnaît-il.
Une phrase presque anodine qui décrit pourtant parfaitement sa journée. Lowry n’a pas seulement bien joué : il a donné l’impression, pendant plusieurs heures, de ne plus lutter contre le parcours.
Le chiffre qui explique peut-être davantage le 62 que les neuf birdies
Les neuf birdies attirent naturellement le regard. Mais un autre élément permet de mieux mesurer la qualité de cette carte. Sur les neuf birdies de Lowry, seulement trois ont nécessité un putt de plus de dix pieds, soit environ trois mètres. Autrement dit, ce 62 n’est pas seulement le produit d’une journée miraculeuse au putting. Lowry a surtout donné une démonstration de contrôle de trajectoires et de précision avec ses fers. À plusieurs reprises, il s’est offert des occasions relativement courtes. Son approche du 3, notamment, a trouvé une minuscule zone de réception avant de revenir à moins de quatre pieds du trou.
C’est une distinction importante. Une carte extrêmement basse construite sur cinq ou six putts de dix mètres peut être difficilement reproductible. Une carte basse produite par une succession d’approches à moins de trois mètres traduit davantage une domination du jeu de fers.
Lowry l’a lui-même ressenti : « J’avais l’impression d’avoir le contrôle. »
Sur un links, cette notion est probablement plus importante encore que la qualité pure du swing. Il faut contrôler la hauteur, le spin, les rebonds, les zones de réception et surtout accepter que le coup idéal ne ressemble pas toujours au coup idéal d’un parcours américain parfaitement arrosé. C’est précisément le golf que Lowry aime jouer.
McIlroy explique pourquoi Lowry est si dangereux ici
Rory McIlroy n’a manifesté aucune surprise lorsqu’on lui a demandé d’analyser la performance de son compatriote. Selon lui, Lowry possède d’abord une conviction particulièrement importante : il se considère comme un excellent joueur de links lorsque le vent se lève.
« Il croit qu’il est un bon joueur dans des conditions venteuses de links », explique McIlroy.
Cela peut sembler psychologique. C’est pourtant extrêmement concret. Un joueur qui considère le vent comme un problème cherche à protéger son swing. Un joueur qui considère le vent comme un avantage cherche des solutions. Lowry appartient clairement à la seconde catégorie. Son palmarès apporte d’ailleurs quelques arguments à cette conviction. Son premier grand succès professionnel reste son incroyable victoire à l’Irish Open 2009, au County Louth Golf Club, alors qu’il n’était encore qu’amateur. Dix ans plus tard, il remportait The Open à Royal Portrush.
Deux victoires emblématiques obtenues dans cet univers de trajectoires basses, de vent, de rebonds et d’improvisation propre au golf des îles britanniques et irlandaises. Dix-sept ans après son succès de 2009, le voilà à nouveau leader de l’Irish Open après 36 trous. L’histoire est suffisamment belle pour être racontée. Elle ne garantit absolument pas la fin.
Derrière Lowry, trois joueurs seulement à trois coups
Le 62 pourrait donner l’impression que Lowry a assommé le tournoi. Pas encore. Trois joueurs sont regroupés à -8, seulement trois longueurs derrière lui : le Chinois Haotong Li et les Danois Jacob Skov Olesen et Niklas Nørgaard. Li a même joué 63 vendredi, avec notamment un eagle au 5. Son expression pour décrire la différence avec jeudi est savoureuse : vendredi ressemblait selon lui à « birdie heaven », le paradis des birdies. Richard Mansell en a également apporté la preuve. Plus tôt dans la journée, l’Anglais avait établi ce que l’on pensait être le nouveau record de Doonbeg avec 63. Quelques heures plus tard, Lowry l’effaçait déjà avec son 62.
Cette accumulation de cartes basses impose donc de relativiser légèrement le record. Oui, Lowry a été exceptionnel. Mais le parcours était également beaucoup plus vulnérable que la veille. C’est justement ce qui rend son 67 du jeudi si précieux. Le tournoi ne s’est pas construit uniquement vendredi lorsque les birdies devenaient accessibles. Il s’est aussi construit la veille, lorsque chaque par avait de la valeur. C’est souvent ainsi que se gagnent les tournois sur links : ne pas perdre le tournoi lorsque le parcours est difficile, puis attaquer lorsqu’il vous en donne la permission.
Rory McIlroy : neuf coups de retard et un putter froid
Le contraste avec Rory McIlroy est spectaculaire. Tenant du titre, le Nord-Irlandais avait rendu 69 jeudi malgré un double bogey au 13. Avec les conditions plus favorables du vendredi, on pouvait imaginer une remontée rapide. Elle n’est jamais vraiment venue. McIlroy s’est contenté d’un nouveau score sous le par, 69, pour atteindre -2 après deux tours. Neuf coups séparent donc le tenant du titre de Lowry. Le problème n’était cette fois ni le vent, ni réellement le grand jeu.
« Je n’avais tout simplement rien sur les greens. J’ai vraiment eu du mal à les lire », reconnaissait McIlroy.
Le mot employé pour résumer sa journée : « frustration ». Et c’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants de ce vendredi. Sur un parcours devenu beaucoup plus accessible, jouer un sous le par peut presque équivaloir à perdre du terrain.
Lowry : -8.
Li : -7.
Olesen : -6.
Nørgaard : -6.
McIlroy : -1.
Lorsque les conditions offrent une fenêtre de scoring, ne pas l’exploiter devient une forme de pénalité invisible.
Brooks Koepka sauve son tournoi avec un 66
Pour Brooks Koepka, la problématique était exactement inverse. Après son catastrophique 75 (+5) du jeudi, marqué notamment par un triple bogey dès son premier trou, le quintuple vainqueur de Majeur n’avait pratiquement plus le choix. Il fallait attaquer. Koepka a répondu avec un 66 (-4), soit neuf coups de mieux que la veille. Mais son deuxième tour s’est joué jusqu’au dernier green. Un birdie d’environ 4,50 mètres au 18 lui a permis d’atteindre +1 total et de passer le cut exactement sur la limite.
Deux cartes racontent ainsi deux histoires totalement différentes : 75-66. Le week-end reste probablement trop éloigné pour imaginer Koepka jouer la victoire sans scénario exceptionnel, mais l’Américain a au moins évité une sortie prématurée.
Reed et Rahm restent dans le paysage
Patrick Reed poursuit de son côté un tournoi beaucoup moins spectaculaire mais beaucoup plus régulier. Deux cartes de 68. Quatre sous le par après 36 trous. Le leader de la Race to Dubai se trouve à sept coups de Lowry, mais reste suffisamment proche pour profiter d’un éventuel retournement météorologique. Jon Rahm est un coup derrière, à -3, après avoir amélioré son 70 inaugural par un 67. L’Espagnol connaît parfaitement ce tournoi puisqu’il l’a remporté deux fois. Lui non plus n’est pas encore totalement sorti de l’équation. Tom McKibbin représente pour sa part la deuxième meilleure chance irlandaise : après 68 jeudi, le Nord-Irlandais a signé 67 vendredi et atteint -5, six coups derrière Lowry.
La situation est beaucoup moins favorable pour Pádraig Harrington. Le triple vainqueur de Majeurs a vécu un vendredi extrêmement difficile, bouclé en 77, avec notamment un triple bogey au 18. À +8 total, son Irish Open s’est arrêté au cut.
Le cut rappelle aussi la violence de jeudi
Séamus Power (+4), Max Kennedy (+4), Cormac Sharvin (+5), Thomas Higgins (+5) et Mark Power (+10) ne participeront pas non plus au week-end. Liam Nolan sauve en revanche sa place. Le joueur de 26 ans a vécu une journée particulièrement longue puisqu’il devait d’abord terminer les quatre derniers trous de son premier tour interrompu jeudi. Malgré un triple bogey au 16 lors de cette reprise, il a ensuite rendu 68 dans son deuxième tour et gagné le droit de poursuivre le tournoi. Une performance moins spectaculaire que le 62 de Lowry, mais qui illustre à sa manière la difficulté de ces deux premières journées : certains joueurs ont pratiquement disputé deux compétitions différentes à quelques heures d’intervalle.
62 vendredi, mais combien vaudra un 70 samedi ?
C’est maintenant toute la question. Le deuxième tour a créé une hiérarchie. La météo pourrait la déconstruire. Les prévisions annoncent le retour de conditions plus compliquées pendant le week-end. Si le vent reprend réellement possession de Doonbeg, les huit sous le par de vendredi n’auront plus beaucoup de rapport avec ce qui sera nécessaire samedi et dimanche. Et c’est là que les trois coups d’avance de Lowry prennent une valeur particulière. Sur un parcours calme, trois coups peuvent disparaître en quelques trous.
Sur un links exposé à l’Atlantique, lorsque le vent transforme un fer 7 de 174 mètres en club de 126 mètres, trois coups constituent déjà un petit capital. Lowry le sait parfaitement.
« Il reste encore beaucoup de chemin. Beaucoup de chemin », prévient-il.
Puis il ajoute que les éléments devraient intervenir pendant le week-end et que la suite pourrait devenir « une bataille ». C’est probablement exactement ce qu’il souhaite. Parce que la grande réussite de Shane Lowry après 36 trous n’est peut-être pas d’avoir battu le record du parcours. C’est d’avoir déjà démontré qu’il savait jouer les deux Doonbeg. Celui de jeudi, lorsque le vent soufflait suffisamment fort pour faire perdre près de 50 yards à un fer 7 et qu’il fallait parfois attendre une heure pour frapper deux coups. Et celui de vendredi, lorsque les mêmes fairways et les mêmes greens sont soudain devenus attaquables.
67 dans la tempête.
62 dans l’accalmie.
129 coups au total.
Trois coups d’avance.
Pour gagner dimanche, Shane Lowry devra encore probablement affronter une troisième version de Doonbeg. Mais après deux tours, personne ne s’y est mieux adapté que lui.
