Recruté en décembre 2023 comme la plus belle prise du LIV, Jon Rahm en est devenu le premier créancier parmi les joueurs. Le 7 octobre, devant le tribunal des faillites du New Jersey, il a refusé de rejoindre LIV Golf 2.0. Ce non n’est pas un départ comme les autres : il pèse directement sur la survie du plan de sauvetage, et il ouvre pour l’Espagnol une année 2027 à haut risque, avec la Ryder Cup en ligne de mire.
Le contexte financier de la faillite — les plus de 5 milliards de dollars du PIF, la trésorerie réduite à 15 millions, le plan BC Partners — est détaillé dans notre précédent article [lien].
Le refus du 7 octobre
L’annonce n’est pas venue d’un communiqué ni d’une conférence de presse, mais d’une audience de faillite. Mercredi 7 octobre, devant le juge Michael Kaplan, l’avocat de Jon Rahm, John Beck, a déclaré que son client avait examiné seul les conditions proposées pour LIV 2.0. Il les juge inacceptables et ne participera pas à la suite.
La séparation n’est pas encore signée. Selon l’avocat, Rahm et LIV travaillent à un accord de séparation qu’ils espèrent finaliser d’ici la fin de la semaine prochaine. Au 9 octobre, rien n’était officiellement conclu.
Sportivement, le bilan de l’Espagnol au LIV est irréprochable : quatre victoires et le classement individuel de la saison remporté trois années de suite. À 31 ans, il figurait encore au 15e rang mondial le 7 octobre selon GOLF.com, un classement qu’il entretient surtout grâce aux majeurs et au DP World Tour.
Financièrement, il faut distinguer trois choses. D’abord l’argent encaissé : son contrat a été estimé par la presse à au moins 300 millions de dollars, un chiffre jamais confirmé officiellement. Ensuite les impayés : environ 7,5 millions de dollars, correspondant au troisième trimestre 2026, déclarés dans la procédure. Enfin les engagements futurs : selon GOLF.com, plus de 100 millions de dollars lui restaient dus sur la durée de son contrat. Une somme qu’il ne touchera probablement jamais en totalité, puisque LIV a demandé au tribunal l’autorisation de rejeter les contrats de ses joueurs.

Pourquoi son non pèse plus que les autres
Le plan de sauvetage de LIV repose sur une condition précise. Selon le term sheet déposé au tribunal et analysé par GOLF.com, le financement de BC Partners, jusqu’à 300 millions de dollars, n’est acquis que si au moins 50 % des joueurs créanciers rejoignent LIV 2.0. Et ces joueurs doivent représenter au moins les deux tiers de la valeur totale des créances détenues par les joueurs.
C’est là que le refus de Rahm devient arithmétique. Avec environ 7,5 millions de dollars, il détient la plus grosse créance parmi les joueurs, devant Bryson DeChambeau (5,7 millions), Dustin Johnson (5,5 millions), Cameron Smith (4,8 millions) et Tyrrell Hatton (3,4 millions). Chaque dollar de sa créance qui manque à l’appel doit être compensé par l’adhésion des autres.
Le calendrier est serré. Les engagements devaient être réunis dans les 35 jours suivant le dépôt de bilan du 8 septembre, soit avant le 13 octobre, sauf prolongation. Le refus de Rahm tombe six jours avant l’échéance.
Autrement dit, Rahm ne se contente pas de partir. En sortant du cercle des signataires, il rend plus difficile le seuil dont dépend l’existence même de LIV 2.0. Le regard se tourne désormais vers DeChambeau, deuxième créancier et dernière très grande star du circuit.
De l’héritage au contrat : trois ans de paradoxe
Le départ de Rahm referme une boucle commencée bien avant sa signature. En 2022, il figurait avec Brooks Koepka et Rory McIlroy parmi les premiers joueurs à critiquer publiquement le projet d’une ligue financée par l’Arabie saoudite. Il répétait alors qu’il jouait pour l’histoire et la postérité, pas pour l’argent.
En décembre 2023, huit mois après sa victoire au Masters, il signe pourtant au LIV. C’est le coup le plus spectaculaire de la ligue : un champion en pleine force de l’âge, respecté par les joueurs comme par le public. Une partie des fans ne lui pardonnera pas ce revirement.
Pendant trois ans, Rahm assume son choix sans jamais le renier. En mai 2026, après l’annonce du retrait saoudien, il reconnaît qu’il lui reste plusieurs années de contrat et qu’il ne voit pas beaucoup de portes de sortie. Plus récemment encore, à l’Irish Open, il assure qu’il reste sous contrat avec le LIV et qu’il est prêt à l’honorer.
C’est la faillite qui change la donne. En demandant au tribunal l’autorisation de rejeter les contrats de ses joueurs, LIV a lui-même ouvert la porte que Rahm ne trouvait pas. La procédure permet de rejeter ou de renégocier ces engagements sous le contrôle du juge. C’est dans ce cadre que la ligue lui propose un nouveau contrat, moins favorable, et qu’il le refuse.
Ce qu’il refuse concrètement
Les conditions exactes proposées à Rahm ne sont pas publiques. Mais le cadre général de LIV 2.0 est connu, et il ne ressemble plus au contrat signé en 2023.
| Critère | Ce qu’il a signé en 2023 | Ce que propose LIV 2.0 |
|---|---|---|
| Financeur | Le PIF saoudien | BC Partners, sous réserve du tribunal |
| Rémunération | Contrat garanti, estimé à au moins 300 M$ | Contrats amendés avec prime de signature ; niveau de garantie non public |
| Calendrier 2027 | Saison complète | Environ 10 tournois |
| Dotations | Parmi les plus élevées du golf | Revues à la baisse |
| Capital | Aucune part | 52,5 % de la ligue aux joueurs, environ 30 % de chaque équipe à ses joueurs |
Pour un joueur moyen du circuit, devenir actionnaire peut être une bonne affaire. Pour Rahm, le calcul est différent. Il échangerait une partie de sa sécurité financière contre une part d’une entreprise sortant de faillite, dont la valeur dépend de droits TV qui ne pesaient que 5 % des revenus. Et il le ferait avec un calendrier réduit qui pèserait sur son classement mondial et sur sa préparation aux majeurs.
Son avocat n’a pas détaillé ses motivations. Il serait donc hâtif d’y voir un simple calcul financier. Mais une chose est sûre : la proposition qui avait rendu son recrutement possible n’existe plus.
2027 : la Ryder Cup en ligne de mire
Pour un lectorat européen, c’est la vraie question : où jouera Rahm en 2027, et pourra-t-il défendre les couleurs de l’Europe à Adare Manor en septembre ?
Le DP World Tour, la voie la plus sûre. Pour être sélectionnable par Luke Donald, Rahm doit conserver sa carte du circuit européen. En 2026, il avait réglé ses amendes et obtenu, comme huit autres joueurs du LIV, des dérogations pour jouer les tournois LIV en conflit de calendrier. Ces dérogations ne devaient pas être reconduites en 2027. Paradoxalement, quitter le LIV règle ce problème : sans tournois en conflit, plus besoin de dérogation. Rahm le dit lui-même : à Wentworth en septembre, il estimait que les 18 prochains mois pouvaient permettre de renforcer le DP World Tour.
Le PGA Tour, une porte entrouverte. Début 2026, le PGA Tour avait proposé un programme de retour aux joueurs du LIV vainqueurs d’un majeur depuis 2022 : Rahm, DeChambeau, Koepka et Smith. Seul Koepka l’a accepté, avec notamment une contribution caritative de 5 millions de dollars. Brian Rolapp, le patron du PGA Tour, et plusieurs joueurs ont laissé entendre que ce programme ne serait pas rouvert pour ceux qui l’avaient refusé.
Le scénario Patrick Reed. Rahm pourrait jouer une saison complète en Europe en 2027, puis viser un retour sur le PGA Tour pour 2028 par les voies classiques, comme l’a fait Reed. La comparaison a ses limites : les situations réglementaires des deux joueurs ne sont pas identiques, et les conditions d’un tel retour restent à négocier.
Côté majeurs, son titre au Masters 2023 lui assure une invitation à vie à Augusta, et sa victoire à l’US Open 2021 une exemption jusqu’en 2031. Pour le PGA Championship et l’Open, son accès dépendra des critères propres à chaque championnat.
L’effet domino
Rahm n’est pas seul à partir, et son départ en entraîne d’autres dans son sillage.
- Sergio Garcia a obtenu cette semaine la résiliation de son contrat devant le tribunal. Ses avocats précisent que cela ne l’empêche pas de rejoindre LIV 2.0, mais il évoque désormais un possible retour sur le PGA Tour.
- Adrian Meronk, vainqueur la semaine dernière du Dunhill Links à St Andrews, n’aurait aucune intention de prolonger avec le LIV, selon le journaliste d’Eurosport Jacek Person. Sa victoire lui assure sa carte du DP World Tour jusqu’en 2028.
- David Puig, l’un des jeunes espoirs du circuit, aurait lui aussi déclaré ne pas se voir jouer au LIV l’an prochain, selon GOLF.com.
- Selon GOLF.com, plusieurs autres joueurs ont demandé, comme Garcia, à pouvoir résilier leur contrat s’ils le souhaitent.
Reste la question de Legion XIII, l’équipe que Rahm capitainait, et surtout celle de Bryson DeChambeau. Sans Rahm, DeChambeau est la dernière tête d’affiche capable de porter LIV 2.0. Sa décision dira si le plan de sauvetage peut encore franchir le seuil du 13 octobre.
Conclusion : le dernier coup de Rahm au LIV
En décembre 2023, le recrutement de Jon Rahm devait prouver que le LIV pouvait attirer n’importe quel champion. Trois ans plus tard, son départ prouve l’inverse : sans l’argent du PIF, la ligue ne peut plus retenir ceux qu’elle avait recrutés à prix d’or.
Le plus ironique est ailleurs. Le joueur qui incarnait la puissance financière du LIV est aujourd’hui celui dont la signature manque le plus au plan de sauvetage. Rahm aura été la recrue qui a crédibilisé le LIV. Il pourrait être aussi celui qui empêche sa renaissance.
Pour lui, l’essentiel se jouera désormais ailleurs : sur le DP World Tour, peut-être sur le PGA Tour, et en septembre 2027 à Adare Manor, s’il parvient à y revenir.
Sources
- Reuters, 7 octobre 2026 — Rahm to leave LIV Golf after three seasons
- AP via TSN — Rahm cutting ties with LIV Golf
- GOLF.com — Jon Rahm is officially leaving LIV Golf
- GOLF.com — 9 revealing findings inside LIV’s bankruptcy filings
- GOLF.com — Another LIV star eyes exit (Meronk)
- GOLF.com — Rahm’s blunt answers on LIV-PGA Tour future
- Golf Digest — Jon Rahm to leave LIV Golf
- Golf Digest — The DP World Tour is playing hardball for 2027
- Golf Monthly — What next for Jon Rahm?
- Al Jazeera — LIV Golf files for bankruptcy protection
- NBC San Diego — Rahm leaving the PGA Tour for LIV (2023)
- CB Insights / AP — Koepka et ses 5 M$ de dons
