Un golfeur peut posséder une excellente technique et produire des scores décevants. Il peut aussi jouer bien mieux dès qu’il cesse de surveiller son swing. Dans un entretien accordé à MyGolfMedia, Jean-Philippe Vaillant, préparateur mental, explique pourquoi la concentration, la peur, la décision et la manière de s’entraîner peuvent empêcher un joueur d’exploiter des compétences qu’il possède déjà.
À 28 ans, il ne battrait plus le golfeur qu’il était à 17 ans
Jean-Philippe Vaillant se souvient du premier golfeur professionnel avec lequel il a travaillé. Le joueur a 28 ans, s’entraîne huit heures par jour et possède une technique, une condition physique et une connaissance stratégique du jeu bien supérieures à celles de son adolescence. Pourtant, il lui confie une conviction étonnante : s’il affrontait aujourd’hui le golfeur qu’il était à 17 ans, il subirait une sévère défaite. À l’époque, il jouait avec insouciance, prenait du plaisir et réalisait de meilleurs scores. Onze années de travail l’ont rendu plus compétent, mais pas plus performant.
Cette histoire résume une contradiction familière aux golfeurs. Ce que vivait ce professionnel à l’échelle de dix ans, chaque joueur peut le vivre à l’échelle d’un coup. Au practice, la balle part correctement, les sensations sont présentes et la trajectoire semble reproductible. Sur le parcours, devant un obstacle ou une carte intéressante, le même geste devient difficile à exécuter. Le joueur n’a pourtant pas perdu ses capacités techniques entre les deux situations. Ce qui a changé, c’est sa manière d’aborder le coup.
C’est l’une des convictions développées par Vaillant dans son livre Vous êtes bien meilleur que vous ne le croyez. Il raconte avoir accompagné des amateurs qui, après avoir travaillé leur routine et leur façon d’aborder le parcours, obtenaient immédiatement de meilleurs résultats. Certains lui annonçaient néanmoins qu’ils reviendraient le consulter lorsqu’ils auraient acquis une bonne technique. La réponse le laissait perplexe : pourquoi faudrait-il attendre de mieux swinguer pour commencer à mieux penser ? Une technique imparfaite n’oblige pas à se mettre soi-même en difficulté avant chaque coup.

Vous êtes toujours concentré. Reste à savoir sur quoi.
La concentration constitue l’un des premiers malentendus que Vaillant cherche à dissiper. Les entraîneurs demandent régulièrement à leurs élèves de se concentrer, les parents répètent cette injonction aux enfants et les joueurs tentent de mobiliser davantage de volonté lorsqu’ils sentent leur attention s’échapper. Pourtant, observe-t-il, rares sont ceux qui savent expliquer concrètement comment obtenir cette concentration.
« La concentration, ça ne marche pas avec la volonté, ça marche avec l’intérêt qu’on porte aux choses. »
Son raisonnement déplace le problème. Le golfeur n’est pas nécessairement déconcentré lorsqu’il joue mal : il peut être parfaitement attentif, mais à un élément qui ne l’aide pas à réussir. Le bruit d’un spectateur, la position de ses mains, le souvenir d’un mauvais coup ou la présence d’un obstacle peuvent occuper son esprit au détriment de l’objectif. À l’adresse, certains joueurs consacrent ainsi toute leur attention à vérifier les éléments de leur swing. Ils sont concentrés sur les moyens techniques de produire le coup, mais plus sur l’endroit où ils veulent envoyer la balle.
Vaillant défend une priorité simple : conserver une cible. Celle-ci peut prendre différentes formes selon les joueurs. Certains ont besoin d’un repère très précis, d’autres d’une zone plus large ; certains imaginent une trajectoire, d’autres visualisent son point d’arrivée. Il ne s’agit donc pas d’imposer une méthode de visualisation universelle, mais de découvrir celle qui permet à chacun de diriger son attention vers le résultat recherché. L’objectif doit rester présent jusqu’au moment de jouer, sans être remplacé par une succession de consignes techniques.
La peur de ne pas réussir peut empêcher de réussir
Le golf expose à une forme de peur particulière. Le joueur ne risque généralement ni sa sécurité ni ses moyens de subsistance lorsqu’il manque un fairway. Pourtant, un coup important peut provoquer une tension considérable. Vaillant relie cette réaction à l’estime de soi, au regard des autres et à la crainte de ne pas être le golfeur que l’on voudrait devenir. L’enjeu dépasse alors la balle ou le score : le résultat menace l’image que le joueur se fait de lui-même.
Cette peur n’est pas nécessairement nuisible. Elle peut mobiliser un sportif et favoriser son engagement. Mais elle peut aussi provoquer une réaction de fuite, perceptible dans un swing retenu ou un coup joué sans conviction. Vaillant résume cette tendance par une image volontairement familière : « Ton cerveau fonctionne comme une mère poule. Tu lui dis j’ai peur, il te dit rentre à la maison. » Le joueur cherche à se protéger de l’échec au moment même où il aurait besoin de s’engager dans son action.
La difficulté devient particulièrement visible lorsqu’une bonne carte commence à se dessiner. Au 15e trou, après quatorze trous réussis, un golfeur peut soudain ressentir une inquiétude croissante. Il ne craint pas tant de perdre quelque chose qu’il possède déjà que de ne pas réussir ce qui devient possible. Il commence à redouter de ne pas aller au bout de la performance qui se profile. Cette anticipation transforme les derniers trous en épreuve et peut modifier sa manière de jouer alors même que rien, techniquement, ne justifie ce changement.
Vaillant illustre également le rôle de l’attention par une anecdote de match play. À égalité au départ du 18, il joue son coup puis attire volontairement l’attention de son adversaire sur des oies présentes dans un obstacle d’eau. Son ami finit par envoyer sa balle précisément dans l’eau. Vaillant raconte cet épisode avec amusement et lui donne une interprétation très nette : selon lui, l’inconscient de son adversaire a produit exactement ce vers quoi son attention avait été dirigée. Sans aller jusqu’à considérer cette anecdote comme une démonstration du fonctionnement de l’inconscient, on peut en retenir une conséquence pratique : penser à l’obstacle que l’on veut éviter ne définit pas l’endroit où l’on souhaite envoyer la balle.
La confiance, dans cette perspective, peut aussi devenir un état que le joueur apprend à reconnaître. Vaillant propose un exercice de putting : placer sa balle à deux centimètres du trou, puis la reculer progressivement jusqu’à une distance de dix mètres. À deux centimètres, le joueur ne doute pratiquement pas de sa capacité à réussir ; à mesure que la distance augmente, le doute apparaît. L’intérêt de l’exercice ne consiste pas simplement à constater cette différence. Il s’agit d’identifier ce que l’on ressent sur le putt très court, de reconnaître cet état comme de la confiance, puis d’apprendre à le retrouver face à un putt plus long. Plutôt que de chercher à se convaincre verbalement que l’on va réussir, le joueur travaille à reproduire une disposition intérieure qu’il connaît déjà.
Décider avant de jouer, puis laisser le coup se produire
Pour Vaillant, la décision constitue le moment déterminant de la préparation d’un coup. Choisir une cible, une trajectoire et une intention permet de donner une direction à l’action. L’indécision, à l’inverse, laisse le joueur hésiter entre plusieurs possibilités jusqu’au déclenchement du swing. « Il vaut mieux une mauvaise décision que pas de décision du tout », affirme-t-il. Cette formule ne signifie pas que le choix stratégique est sans importance, mais qu’un joueur doit avoir réellement choisi ce qu’il veut faire avant de chercher à l’exécuter.
Il distingue trois temps dans l’acte moteur : l’avant, le pendant et l’après. Avant le coup, le golfeur prépare son action et prend ses décisions. Pendant l’exécution, il doit pouvoir laisser fonctionner les compétences qu’il a développées. Après le coup, il dispose d’informations sur le résultat, ses sensations et son état émotionnel. La confusion apparaît lorsque le joueur transporte dans le deuxième temps les réflexions qui auraient dû être réglées dans le premier. Il continue alors de décider ou de corriger pendant qu’il essaie de swinguer.
C’est pourquoi une routine ne se résume pas à une chorégraphie répétée à l’identique. Mettre son gant de la même manière, prendre son club dans le même ordre et effectuer toujours le même nombre de coups d’essai ne garantit rien si, au moment de jouer, une pensée négative occupe l’esprit. La routine doit surtout organiser l’attention et préparer la décision. Les clés techniques peuvent avoir leur place en amont, notamment pendant un swing d’essai, mais au moment de jouer, il ne doit plus y avoir que la cible.
Dans son expérience auprès des bons joueurs, Vaillant retrouve une stratégie mentale récurrente qu’il résume ainsi : « J’ai ma cible et je sens ce que je fais. » La sensation remplace alors la consigne. Une fois la décision prise et le joueur prêt, prolonger inutilement la routine peut devenir contre-productif. Regarder plusieurs fois la même cible, refaire les mêmes vérifications et retarder le départ du swing ne rend pas forcément la décision meilleure. Cela peut simplement rouvrir une hésitation qui avait déjà été résolue.
Apprendre à sentir ses erreurs plutôt qu’à les juger
L’apprentissage constitue un autre domaine dans lequel Vaillant remet en question certaines habitudes. Dans l’enseignement, l’élève entend fréquemment ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Cette opposition installe facilement un jugement de valeur : le bon geste serait celui qu’il faut reproduire, le mauvais celui qu’il faut bannir. Or, sans droit à l’erreur, le joueur ne peut ni apprendre véritablement ni exprimer pleinement ses capacités. Il doit d’abord comprendre ce qu’il vient de produire, sans que chaque erreur soit immédiatement vécue comme une faute.
L’exemple d’un enfant qui apprend à faire varier ses trajectoires est révélateur. S’il produit un slice, puis un hook, et parvient à sentir la différence entre les deux mouvements, il vient d’acquérir une information précieuse. L’essentiel n’est pas seulement qu’une balle soit partie à droite et l’autre à gauche, mais qu’il commence à relier ses sensations aux effets observés. Cette prise de conscience lui donne progressivement la possibilité de modifier volontairement ce qu’il fait.
Vaillant souligne que les champions possèdent souvent une forme de « décodeur » personnel. Lorsqu’ils reçoivent un conseil, ils ne se contentent pas d’en mémoriser la formulation : ils le traduisent en une sensation qu’ils peuvent retrouver. Il résume ainsi son approche : « Je ne suis pas là pour donner un conseil à quelqu’un, je suis là pour qu’il trouve lui-même. » Une sensation comprise et identifiée personnellement a davantage de chances de devenir utilisable qu’une instruction répétée sans véritable appropriation.
Cette conscience concerne aussi les émotions. Une colère qui éclate au 12e trou n’est pas nécessairement née au 12e. Elle peut s’être construite depuis plusieurs trous, à travers des frustrations accumulées que le joueur n’a pas reconnues. Plus tôt il identifie ce changement d’état, plus il peut intervenir avant que l’émotion ne prenne toute la place. L’après-coup n’est donc pas seulement un moment où l’on juge la qualité du résultat : c’est aussi l’occasion de comprendre ce que l’on a vécu et ce que l’on pourra reconnaître la prochaine fois.
Au practice, qu’entraînez-vous vraiment ?
La conclusion de l’entretien de Jean-Philippe Vaillant est probablement sa critique la plus radicale des habitudes d’entraînement. Sur les practices, il voit des golfeurs répéter inlassablement leurs gestes avec l’espoir de les automatiser. Leur objectif est de parvenir un jour à swinguer sans réfléchir. Pourtant, pendant des dizaines ou des centaines de balles, ils se répètent les mêmes instructions : placer les pieds, contrôler les mains, surveiller la montée, corriger la descente et vérifier le finish. Ils cherchent à ne plus penser à leur geste en s’entraînant à y penser constamment.
« La seule chose qu’on automatise quand on pense tout le temps, c’est le système de pensée. »
La formule est tranchante, et Vaillant ne cherche pas à l’adoucir. À ses yeux, un joueur qui passe tout son entraînement à contrôler consciemment son mouvement ne peut pas espérer arriver sur le premier départ et basculer spontanément dans un fonctionnement automatique. Il nomme cet état recherché l’« inconscience compétente », sa manière de désigner une compétence devenue suffisamment familière pour être exécutée sans surveillance consciente permanente.
Il rapproche cette compétence de gestes ordinaires. Nous conduisons, faisons du vélo, skions ou nageons sans nous rappeler à chaque instant comment placer chaque partie de notre corps. Ces activités ont demandé un apprentissage, parfois long, mais leur exécution familière ne repose plus sur une suite permanente d’instructions conscientes. Vaillant considère que le golfeur doit également apprendre à laisser s’exprimer ses acquis, plutôt que de tenter de les piloter sans interruption.
Sa proposition pour le practice est donc concrète. Il ne demande pas d’abandonner le travail technique, mais de réserver aussi des moments à une autre forme d’entraînement : choisir une cible, se préparer, puis envoyer la balle sans chercher à contrôler mentalement toutes les étapes du swing. Il s’agit de pratiquer le golf tel qu’on voudrait le jouer sur le parcours, avec une intention claire et une exécution libérée des consignes.
C’est peut-être le paradoxe le plus important soulevé par Jean-Philippe Vaillant. Pour apprendre à jouer sans penser à son geste, encore faut-il s’entraîner, parfois, à ne pas y penser.
Sources
- Jean-Philippe Vaillant, entretien mené par Charles Dubois dans Le Club de Charles, MyGolfMedia. Transcription de l’émission.
- Jean-Philippe Vaillant, Vous êtes bien meilleur que vous ne le croyez, ouvrage évoqué au cours de l’entretien.
